Anne L.

par (Libraire)
15 avril 2022

6 nouvelles pour un dépaysement garanti !

Six nouvelles, denses comme autant de romans, pour un personnage principal : Hawaii. Hawaii, ou plus exactement l'identité hawaiienne, l'interculturalité subie des habitants de l'archipel et de ses exilé.e.s.
Une haole - premier mot pidgin que l'on croise ; comprenez "blanc.he, étranger.e" - passe des vacances au paradis et y rencontrera le diable ; une jeune éleveuse de coqs de combats affute sa vengeance ; une femme revient au pays enterrer sa grand-mère, une autre veille son père mourant, une troisième se retient de pleurer son grand frère. La quatrième, elle, enterre l'amour à la minute où elle le scelle.
Chacune de ces nouvelles est traversée par la perte, toutes disent la déchirure, le tiraillement, les tabous, les traditions, la vie - à la sauce créole-américaine. La vraie particularité de ce recueil, outre la flamboyance sonore, quasi synesthésique de l'écriture et le tour de force qu'en est la traduction, c'est la complexité et la justesse psychologique des personnages et des situations. L'indomptable "Poi Dog", Grace, Sarah, Keaka, Maile, Pili et tout.e.s les autres nous éclairent sur la réalité de ces îlots de cartes postales, et nous questionnent autant qu'ils nous habitent... Dépaysement garanti !

Buchet-Chastel

23,90
par (Libraire)
18 mars 2022

Terres d'asile ?

1 mois : Apprendre la langue. 2 mois : Trouver une situation. 3 mois : Commencer sentir à prendre ses marques. 4 mois : Merci d'être venu·e·s, au revoir !
🕊️ Si vous avez déjà mis les pieds dans un CADA (Centre d'Accueil des Demandeurs d'Asile), si vous accompagnez des réfugié·e·s dans leurs kafkaïennes "régularisations", vous savez combien ces temporalités varient selon la couleur du passeport – si passeport il y a.
🇸🇾 Cette longue route semée d'embuches, le journaliste Jake Halpern l'a suivie au jour le jour avec Ibrahim et Adibah Aldabaan, et leurs enfants Amal et Naji. Ils sont Syriens et débarquent de Jordanie à New York avec leur frère, belle-sœur et cousins, pour vivre le rêve américain alors que Trump vient d'être élu. De la découverte de leur nouvelle maison aux premiers jours d'école, des amitiés qui se tissent aux menaces de mort, Halpern chronique tout – tous ces détails, ces gouffres culturels, ces immenses petits riens qui font d'une arrivée non un nouveau départ, mais une deuxième naissance. L'enquête publiée par New York Times reçoit le prix Pulitzer en 2018. Mais Jake Halpern pressent qu'il est resté en surface...
🇺🇸 Accompagné cette fois de l'illustrateur Michael Sloan, Halpern adapte "Welcome to the New World" en un roman graphique – et décentre quelque peu le prisme de cette histoire. Alors que la série se concentrait sur le parcours d'Ibrahim, ce chef d'entreprise passé par les geôles d'Assad et à qui le Nouveau Monde propose de "laver ses chiottes", l'adaptation illustrée met en évidence le rôle crucial des enfants dans cette nouvelle vie – et la genèse de ce projet. Plus adaptables peut-être, farouchement déterminés à continuer de rêver, ce sont les enfants, sûrement, qui peuvent faire de l'exil un espoir accompli.
🕊️ Toujours juste parce que toujours vraie, "Bienvenue dans votre nouvelle vie" est une lecture sans misérabilisme, non dénuée d'humour, qui raconte une histoire absolument universelle : celle des familles que la barbarie jette sur les routes, et qui ont le besoin, le droit fondamental, de trouver une terre d'accueil quel que soit le nom du pays qu'ils portent en eux.

Inculte-Dernière Marge

12,90
par (Libraire)
25 février 2022

Trouble, documenté et hypnotique, qui flirte habilement avec le fantastique

Ce court roman brodé à quatre mains a la texture opaque et inquiétante d'un rêve qui s'échappe ; la couleur insondable d'une eau bordée de cimes, contenue par du béton - « Seyvoz, un mur de fiction qui retient un lac d’artifice ».
⚡️Deux autrices ont lissé leur plume et accordé leur rythme - effréné, à bout de souffle. L'une raconte à l'hyper-présent le court séjour de Tomi Motz, ingénieur taiseux, sur le barrage de Seyvoz afin d'en contrôler l'installation électrique. L'autre lointaine et lacunaire s'élève depuis les années 50. Elle dit la sidération d'un village de montagne sur le point d'être englouti ; l'onde de choc chez les Brax, les Colevert, les Guillermoz, les Michelis - chapelets de noms à l'espace généalogique déjà presque noyé. Par bribes, elle raconte la stupeur muette des cloches qui surplombent le cimetière qu'on exhume et transfère, l'eldorado alpin de ces ouvriers portugais, ceux-là pour qui le mur se fera sarcophage. Chronique d'une catastrophe annoncée - pendant ce temps Tomi suffoque, s'électrocute, perd pied au contact de ce passé qui suinte hors des murs bétonnés.
⚡️Un roman trouble, documenté et hypnotique, qui flirte habilement avec le fantastique . Un coup de maitre(sses) pour une écriture collective de très (très) haut vol !

23,00
par (Libraire)
4 février 2022

Le plus célèbre des écrivains russophones nous fait cadeau d'une petite pépite d'humanité.

Il y a presque quinze ans, je devais disserter sur le traitement dramaturgique de la guerre dans une pièce de mon choix. L'esprit frondeur de l'adolescence qui s'attarde m'avait fait choisir "La Guerre de Troie n'aura pas lieu", de Jean Giraudoux. Pied de nez grossier au professeur bien-aimé, je me rappelle avoir noirci de pleines pages sur le sous-texte d'un conflit larvé, omniprésent mais abstrait. Si le hors sujet s'est révélé fatal, le plaisir de cette analyse m'était restée : sans rage ni fracas, sans bruit ni fureur, sous couvert de ne rien en dire, certaines plumes ont le pouvoir et le don d'écrire la guerre - et son entière absurdité.
💣 Faisons un saut dans le temps, revenons à l'ultra-présent sous d'autres latitudes. Dans un petit village de la "zone grise", coincés entre l'armée gouvernementale ukrainienne et les forces séparatistes pro-Russes cohabitent deux "habitants de la guerre" qui refusent de devenir exilés. Le brave, honnête et dévoué apiculteur Sergueïtch et son ennemi d'enfance, le roublard Pachka, sont les seuls à peupler encore Mala Starogradivka déserté. Aussi différents et politiquement opposés que les hommes qui ont donné leurs noms aux deux rues qu'ils occupent (Lénine et Chevtchenko), Pachka et Sergueïtch s'inventent un quotidien loufoque et bien rythmé, dans un no man's land peuplé d'abeilles , de grenades et de tirs de snipers . C'est au printemps, au volant de sa Tchetviorka, que Sergueïtch part en quête d'un bout d'herbe plus vert pour poser ses ruches. Son regard de Candide d'un autre âge nous sert de guide dans cette #Crimée en crise, et nous révèle les dimensions d'un conflit bien plus nuancé, infiniment plus complexe qu'il n'y parait. Un roman étonnant à l'écriture joyeuse et aux lectures plurielles, où absurde et bon sens se mêlent allègrement.
💣 Alors que l'Ukraine fait les grands t(r)i(s)tres des journaux, le plus célèbre de ses écrivains russophones nous fait cadeau d'une petite pépite d'humanité.

par (Libraire)
21 janvier 2022

Triste soleil d'hiver

Comment vous parler de ce roman ? Il y aurait une certaine indécence à employer les formulations d'usage : "une claque !", "un choc", "d'une force inouïe".
De tels lieux communs ne sauraient qualifier l'appel de la mort.
🌼 Son verbe est haut, son œil sagace. Elle est vive et groenlandaise, amoureuse d'une Maliina qui le lui rend bien. Elle s'apprête à prendre son envol, quitter une cellule familiale étouffante et commencer des études au #Danemark lointain. Mais le continent, peuplé de ces "Dieux blonds" qui l'entourent et ne la comprennent pas, révèle en elle une brisure - une faille qui se fait gouffre, horizon puis certitude. Inéluctable.
🌼 La Vallée des fleurs s'attaque frontalement à la question des épidémies de suicides qui déciment les (jeunes) générations inuites. La mort rôde et se rapproche, en témoignent les titres de chapitres, glaçants, impassibles, qui égrènent le chapelet des décès.
"33/ JEUNE FILLE. 17 ANS. S'EST PENDUE DANS LE CABANON DE SON PÈRE."
Le corbeau tutélaire étend ses ailes, et aux côtés de la narratrice on se surprend à espérer que son ombre viendra dévorer l'éclat du soleil des jours sans fin.
🌼 Se plonger dans ce second roman de Korneliussen n'est pas un acte anodin. Fort probablement, l’âpreté de la langue, ses reliefs et l'étrangeté de son rythme arrimeront solidement votre lecture. Et c'est en apnée que vous vous coulerez dans le mal-être poisseux de cette héroïne boréale. Une catharsis qui brûle les doigt jusqu'aux tréfonds de l'âme.