Des coups de cœur pour Noël !

BD, en pleine mer
Tout seul, Christophe Chabouté, 2008, éditions Vents d’Ouest, 25,50€

« Un navire de pierre immobile, un bateau de granit qui ne tangue pas, il ne nous emmène nulle part, il n’accoste jamais. À bord d’un phare, on ne rejoint jamais aucun port… » Un phare, son gardien-prisonnier, quelques menus objets apportés par les flots, un vieux dictionnaire sur un petit bureau, le pouvoir de l’imagination et à peine quelques mots : le décor est planté.

« Tout seul » vit dans le phare. La cinquantaine, difforme et coupé du monde, il n’a jamais posé le pied sur la terre ferme. Ses jours ne sont qu’une éternelle répétition dans un espace clos et ouvert aux quatre vents. Il pêche, un chalutier de temps à autre dépose quelques caisses pour le ravitailler. Et à la nuit tombée s’opère la magie. Au gré du hasard il laisse ses doigts s’arrêter sur une entrée ou bien une autre de la vieille encyclopédie défraîchie, et réinterprète le monde, le langage, à la lumière de son imagination pure et préservée des hommes.
Bataille, voyage, hautbois, champignon, papillon, labyrinthe, confetti, prison, monstre, footing, solitude, monocotylédone, métaphore, cor, fée, routine, synapomorphie… chapelet de définitions et interprétations qui prennent vie en noir et blanc, d’une poésie rare, précieuse, indicible.
Rituel inlassable qui amènera le vieil homme, mieux vaut tard que jamais, à se rêver visiteur de ce vaste monde qu’il n’habite qu’en pensée.

Roman, États-Unis
No no boy, John Okada, 2020, éditions du Sonneur, 22€

Publié en 1957, ce roman de John Okada fait la lumière sur ces jeunes Japonais nés aux États-Unis mais qui, après l’attaque de Pearl Harbor en 1941, refusèrent à la fois de rejoindre l’armée et de prêter allégeance à leur patrie d’adoption. Un double « no » qui leur a valu ce surnom en forme de stigmatisation.

L’histoire se passe dans l’immédiat après-guerre. Ichiro, un « no no boy » de 25 ans, vient juste de sortir de prison. Voici donc l’histoire de sa réinsertion dans la société américaine. Il croise des Japonais qui ont connu l’enfermement dans ces camps où les États-Unis ont interné un pan entier de leur population, au simple prétexte qu’ils étaient d’origine japonaise, et donc de potentiels espions. Il retrouve ses parents, et notamment sa mère, qui soutient mordicus que la défaite du Japon est un mensonge (on parlerait aujourd’hui de « fake news »). Il tente de retrouver du travail, tout en se heurtant aux regards suspicieux d’Américains qui ne comprennent pas pourquoi il n’a pas voulu se battre à leurs côtés.
De fait, Ichiro lui-même ne comprend pas très bien la décision qui l’a poussé à dire « non » deux fois. Par un excès d’anti-militarisme qui ne s’assume pas ? Par respect pour les sacrifices de ses parents exilés ? Une chose est claire, toutefois : sa réinsertion est semée d’embûches, provenant des autres autant que de lui-même.
No no boy possède ce rythme ample des livres qui explorent tous les recoins d’un seul et même thème. Vibrant plaidoyer contre la guerre, le racisme et le communautarisme, il se décline en scènes qui rappellent les travellings de cinéma, ceux qui durent de longues minutes sans coupe, pour nous plonger au cœur même des émotions d’un personnage. C’est puissant, c’est prenant, c’est encore une magnifique découverte.

Album jeunesse, rêverie
L’Enfant fleuve, texte de Cécile Elma Roger, illustrations d’Ève Gentilhomme, 2020, Le diplodocus, 13,90€

Le rêve d’Abel n’est pas commun : quand il sera grand, il sera un fleuve ! Mais c’est bien connu, les rêves un peu étranges et pas communs sont hélas difficiles à faire accepter… Ses copains trouvent tout un tas de mauvaises raisons pour lui faire renoncer à ce rêve d’eau et de méandres.

Par bonheur, Abel sait. Il sait qu’être un fleuve, ça ne sera pas fatigant, puisqu’il se laissera porter. Sans jambes ni bras, ça ne l’empêchera pas de traverser des continents et de porter des baleines. Et les orages ? Et l’évaporation ? Même pas peur ! Abel protège son rêve face aux rabat-joie qui n’y entendent rien. Et peut-être va-t-il même les faire changer d’avis… Car quoi de mieux qu’un rêve, pour voir l’avenir vous sourire ?
Cet album aux belles couleurs primaires donne confiance. Il permet de comprendre qu’avoir des rêves, c’est une grande force. Et peu importe ce qu’en diront les autres ! Un message magnifique, à transmettre dès 4 ans avec cette histoire qui nous touche en plein cœur.

Roman globe-trotter
Le Voleur de plumes, Kirk Wallace Johnson, 2020, éditions Marchialy, 22€

Tout commence par une rencontre : celle d’un auteur, Kirk Wallace Johnson, également et surtout fondateur d’une ONG qui aide des réfugiés irakiens sur le sol américain. Travail astreignant et chronophage s’il en est… et désespérant cela va sans dire !

Proche de la dépression, il s’octroie de temps à autre des parenthèses enchantées au bord de l’eau, et c’est lors d’une de ces sessions de pêche à la mouche qu’il va entendre parler d’un fait divers exceptionnel qui l’obsèdera de longues années durant : le cambriolage du Museum d’Histoire naturelle de Tring, dépossédé de centaines d’oiseaux rares par un jeune flûtiste virtuose de la Royal Academy de Londres et grand espoir du montage de mouche, Edwin Rist.
L’auteur du crime a avoué les faits et jure avoir agi seul. Il fut diagnostiqué Asperger par le Docteur Simon Baron-Cohen (oui oui, le cousin du Sacha du même nom !), il n’a pas été considéré comme responsable de ses actes et coule aujourd’hui des jours presque normaux… Or la majorité de ces plumages de paradisiers et autres cotingas manquent encore à l’appel ! Vaste manipulation ? Trafic d’animaux sauvages en bande organisée ? Casse compulsif perpétré par un jeune esprit passionné et instable ?
Échappatoire délirante à son quotidien surmené, Johnson se plonge à corps perdu dans ce mystère et se jure d’obtenir des réponses. Mystère fait de plumes hautes en couleurs, de chapeaux victoriens, d’explorateurs malchanceux, de chercheurs désemparés, de pilleurs de tombes, de sommes d’argent insensées, d’artistes obsessionnels du montage de mouche n’ayant jamais tiré une ligne. On y croise Darwin, Wallace (le naturaliste explorateur, cette fois), la famille Rothschild et Donald Trump et, au cœur de tout cet improbable catalogue, un jeune flûtiste-monteur prodige et cambrioleur…
Voici une enquête minutieuse, historique, précise, remarquablement écrite et jamais barbante, qui ménage son suspense et nous invite à questionner notre obsession pour la beauté et notre désir de la posséder, à n’importe quel prix. JUBILATOIRE et PASSIONNANT !

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